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Industries - Cahier de la mondialisation

Les cahiers de la mondialisation - Présentation

Il y a six ans, la FGMM publiait une brochure :


Mondialisation, capitalisme, entreprises. Eléments d’analyse et de stratégie de la FGMM-CFDT.
Le constat initial était, qu’avec le nouveau siècle, on était bien entré dans un nouveau monde radicalement différent de celui du XXe siècle. Ce nouveau monde se caractérisant par :
  • une interdépendance des différentes parties du monde, inconnue jusqu’alors. La réduction des coûts et des temps de transport, les nouvelles technologies de l’information et de la communication amorçant des transformations décisives pour la communauté humaine, encore bien difficiles à saisir dans toutes leurs dimensions ;
  • la fin prévisible du centre de gravité, géopolitique et géo-économique du monde, situé depuis plusieurs siècles en l’Europe et aux Etats-Unis. La Chine amorçant son développement, suivie par d’autres pays émergents, en Asie, en Amérique latine, voire en Afrique ;
  • cette émergence de l’Asie annonçant la fin d’une division internationale du travail qui réservait l’essentiel de l’industrie au Nord et les activités primaires au Sud. C’est aussi le modèle de développement de production et de consommation, énergivore, consommateur de matières premières, producteur de pollutions et de nuisances qui est remis en cause ;
  • dans le même temps, la période est caractérisée par les transformations profondes que connaissent les économies capitalistes : d’une part, la place croissante occupée par « l’industrie financière » (c’est-à-dire les activités d’argent et de manipulation de l’argent et des capitaux), dans la dynamique capitaliste ; et, d’autre part, l’expansion de firmes géantes à l’échelle mondiale, le déploiement de leurs activités sur l’ensemble de la planète, à la recherche de la meilleure localisation, soit pour disposer à bon compte des ressources nécessaires à leurs activités (matières premières ou matière grise, énergies, main d’œuvre abondante et bon marché), soit pour être présentes sur ces marchés à la croissance à deux chiffres des pays émergents et qui font rêver tous les managers des pays du monde entier.
À relire ce document aujourd’hui, toujours disponible sur le site de la FGMM, la Fédération peut tirer quelque fierté du travail qu’elle a réalisé alors. Cependant, six ans plus tard,

une actualisation est nécessaire !


Et ce pour plusieurs raisons. Les unes, purement factuelles, tiennent à ce que devant la rapidité des évolutions, les données vieillissent vite et que, de ce point de vue, il était utile d’actualiser les données pour que le lecteur dispose des informations les plus pertinentes possibles. Mais d’autres raisons, plus décisives, tiennent aux changements que le monde a connus ces quelques dernières années.

Ces dernières années, les accélérations ont été telles que les tendances sont devenues des faits lourds qui ont changé en profondeur la géo-économie de la planète. Le basculement du monde a été accentué du fait que les économies capitalistes du Nord sont entrées dans la crise la plus grave qu’elles aient traversé depuis soixante-dix ans… et qu’ils n’en sont pas encore sortis.

Quels sont les traits saillants du nouveau monde qui prend forme ?


  1. La Chine, tout d’abord, devenue par le PIB la deuxième puissance économique (mais bien évidemment encore très loin en termes de richesse par habitant), continue sa course en tête et est déjà le pays avec lequel il faut compter. La Chine quitte peu à peu son statut « d’usine du monde » et monte en gamme dans de nombreux domaines de pointe. Son avenir reste incertain car son développement accéléré a créé de fortes tensions sociales et environnementales. Dans la foulée, les autres pays asiatiques emboîtent le pas. L’Inde se place également comme une puissance de tout premier plan à court terme mais bien d’autres entendent également ne pas rester à la traîne.
    De leur côté, les pays occidentaux — Europe, États-Unis — traversent une crise financière sans précédent depuis 1929 et sont englués dans une croissance très faible, à la limite de la stagnation. Sommes-nous en train de vivre ce déclin de l’Occident si souvent annoncé ?! Pourtant l’Europe aujourd’hui à 27, demain à 28 et à terme encore plus étendue, propose un modèle plus envié à l’extérieur qu’apprécié à l’intérieur. Mais, première puissance économique de la planète, elle reste un nain politique.
    Bien d’autres nations émergent et entendent prendre leur place. Certaines en ont les moyens en ressources et en hommes, comme le Brésil ; d’autres n’en ont pas la taille ou les ressources en hommes ou en capitaux, mais entendent faire valoir leurs intérêts, jouer un rôle contestataire face à la nouvelle hiérarchie des puissances.
    Et puis subsistent des laissés pour compte de la croissance capitaliste, tous ces pays qui ne disposent ni d’un État efficace, ni d’une classe d’entrepreneurs prêts à enclencher la dynamique de l’accumulation primitive. On pense inévitablement à l’Afrique dont il y a déjà plus de quarante ans René Dumont pouvait dire qu’elle était mal partie… Alors que les questions des droits humains restent pendantes sur un continent qui accumule la misère, la faim et les violations répétées des droits les plus élémentaires de la personne, où la guerre sévit à l’état endémique. Ne faut-il pas signaler des avancées positives en Afrique, cependant ? Quelques pays Africains, comme le Nigéria, semblent pourtant en train d’inverser la tendance.

  2. Ainsi, si le monde n’est plus bipolaire, il est encore trop tôt pour le qualifier de multipolaire, dans le sens où l’on pourrait identifier quelques regroupements géopolitiques autour d’une puissance leader. L’ordre du monde apparaît, pour un certain temps, bien plus éclaté sans que les « sheriffs », anciens ou nouveaux, soient en état de faire régner l’ordre et la loi. Le monde se révèle être beaucoup plus instable et les incertitudes, qu’elles soient économiques ou politiques, sociales ou environnementales, sans exclure les risques de conflits militaires à travers le monde, sont nombreuses pour que l’on sache raisonnablement de quoi demain peut-il être fait. D’autant plus que l’interdépendance entre les différentes parties de la planète ou les différentes dimensions de la mondialisation s’est accrue. Outre les déplacements de population, le moindre accident climatique, la moindre catastrophe naturelle peuvent se répercuter immédiatement d’un bout à l’autre de la planète, tout d’abord par le biais des mouvements des prix des ressources. On pense au pétrole ou aux produits alimentaires de base comme les céréales, mais cela peut être vrai pour bien d’autres produits, minerais, métaux rares, etc. Les échanges commerciaux peuvent être perturbés à tout instant par l’éclatement d’un conflit local, des actes de piraterie ou quelque attentat terroriste, sans même évoquer les situations plus classiques de tensions entre différents pays, même s’ils appartiennent à la même zone ou à la même institution géographique internationale.

  3. Les acteurs de la vie internationale se sont en quelques années démultipliés. D’abord les États, par excellence acteurs de premier rang de la scène internationale. En quelques décennies, leur nombre s’est accru et on a la démonstration permanente par l’actualité que les plus grands et les plus importants, regroupés dans « les clubs » des puissants, G8, G20, n’imposent pas nécessairement ni facilement leurs décisions face aux États plus petits ou plus faibles et que l’arrogance des « princes », pour reprendre l’expression de Bertrand Badie1, peut être fortement contreproductive. Les « petits », seuls ou en groupe, peuvent perturber sérieusement le jeu des Grands.
    Autres acteurs anciens dans la vie internationale, les firmes multinationales. La mondialisation, qui est pour une large part leur œuvre, a changé la donne en quelques années, au moins de deux façons. Premièrement, à une stratégie simple d’implantation pour produire à meilleur coût pour vendre sur les marchés nord-américains ou européens, est venue s’ajouter la nécessité d’être présent sur les marchés mirobolants des grands pays émergents dont aucun « grand capitaine d’industrie » n’entend aujourd’hui être absent. Cela n’est pas sans conséquence sur les options et sur les marges de manœuvre de ces entreprises. D’autant plus, et c’est le deuxième point qu’il faut évoquer, que l’on assiste à la percée de grandes entreprises du Sud, en passe de s’imposer comme des opérateurs de tout premier rôle sur les marchés mondiaux.

  4. Au même moment, les problèmes climatiques et environnementaux démontrent que notre modèle de développement n’est pas durable, qu’il faut impérativement en inventer un autre. Le mur se rapproche : épuisement des ressources (eau, énergie, minéraux), réchauffement, pollution chronique. La croissance industrielle, l’urbanisation, la consommation de masse font toucher du doigt les limites non seulement d’un modèle de croissance et de développement mais aussi d’un mode de vie et d’un type de civilisation dont on voit bien qu’il n’est pas extensible à la planète. Mais la communauté internationale ne parvient pas à imaginer un scénario de crise et encore moins à se mettre d’accord sur la répartition des efforts à consentir.

  5. Dans le même ordre de considération, une réflexion sur la mondialisation ne peut plus faire l’économie de l’analyse des transformations de la sphère financière. La crise financière de 2008 a affecté durablement l’ensemble de l’économie mondiale. Là aussi, il y a eu prise de conscience des dangers des modèles tout libéraux nés dans les années 1980, mais peu de mesures concrètes pour y porter remède. Il y a cependant des signes que la tendance vers toujours moins de régulation nationale ou transnationale pourrait s’inverser. Il faut prendre en compte, là encore, la montée en puissance des acteurs financiers du Sud. La Chine devenue le principal créancier des États-Unis, les fonds souverains asiatiques ou moyen-orientaux qui multiplient leurs investissements dans le monde et prennent des participations dans les entreprises « occidentales », etc. Il faudra revenir sur ces différents aspects pour comprendre les nouvelles configurations du capitalisme et du pouvoir économique.

  6. Quand on dresse le panorama des acteurs de la mondialisation, il faut évoquer, au moins pour mémoire, l’apparition d’autres acteurs préoccupants et inquiétants comme le crime organisé qui prospère dans la mondialisation ou ceux que Bertrand Badie appelle « les entrepreneurs de violence » qui prolifèrent sur le terreau de la misère, de l’humiliation et du ressentiment faute d’espoir. L’autre fait particulièrement notable est l’émergence de la société civile qui jouent un rôle important, sous des modalités extrêmement diverses, comme les grandes ONG, humanitaires ou environnementales au moins de contre-pouvoir, pour tenter de contrecarrer l’action des prédateurs, étatiques ou privés. Dans une perspective d’une régulation de la mondialisation ou tout au moins de la construction d’un ordre plus soucieux de la protection des biens communs et des droits humains, les ONG, avec le mouvement syndical international, prennent aujourd’hui une place croissante dans les lieux, forums, négociations internationales, où s’ébauchent les linéaments d’un monde plus juste et plus vivable. Il faut aussi constater le potentiel d’informations, de circulation de l’information, de résistance et de lutte que représentent internet et les réseaux sociaux, même s’il reste beaucoup à faire.
Le monde dans lequel nous sommes entrés ressemblera de moins en moins à celui d’hier et il va falloir que nous, Européens, nous nous y fassions. Nous ne sommes plus seuls à faire l’histoire et il va falloir la faire avec d’autres peuples et d’autres forces dans le monde.

Cela va impliquer bien des remises en cause, des révisions et des changements dans nos manières de vivre. Le monde qui prend forme ne sera pas fait de « lendemains qui chantent » mais il n’y a aucune fatalité pour que ce soit « l’horreur économique ».

La première chose à faire, indispensable, est d’essayer de comprendre ce monde nouveau, d’en dessiner les contours et les enjeux. C’est le sens de l’actualisation que la FGMM entreprend pour que le savoir acquis ne reste pas figé, s’enrichisse et reste utile pour les équipes syndicales dans leurs actions pour défendre les travailleurs à l’heure où tant de choses sont remises en cause et pour contribuer à changer le monde, à l’heure aussi où on ne voit que trop que la course actuelle, avec son cortège d’inégalités, de misère et d’exploitation, de pillages de la planète et de dommages qui risquent d’être irréversibles, ne peut plus se poursuivre bien longtemps.

La période que nous vivons révèle à quel point le modèle économique et social de la croissance capitaliste conduit à l’impasse. Dans l’urgence, les divergences d’intérêts, les conflits pour les ressources naturelles et pour le partage des richesses, il va falloir, inventer un nouveau monde, faire émerger du neuf à partir de l’ancien. C’est la tâche de ce nouveau siècle. Les défis auxquels nous sommes confrontés sont autant d’opportunités pour contribuer à un monde meilleur, à cette aspiration que le mouvement ouvrier a porté en lui dès ses premiers pas et dont nous sommes les continuateurs.

Nous ne partons pas de rien et nous, syndicalistes, nous avons derrière nous toute l’expérience accumulée, les succès comme les échecs, l’histoire des luttes, des espoirs, des dérives et des tentations populistes, des faux prophètes qui ont conduit aux catastrophes qu’a connues l’Europe au XXe siècle. La première qualité dont il nous faut faire preuve, c’est la lucidité et éviter aujourd’hui de prendre les vessies pour des lanternes. Parce qu’il est confronté à la réalité, le mouvement syndical a besoin de savoirs, d’informations et d’outils qui lui permettent d’avoir prise sur la réalité, d’ouvrir des perspectives et de construire des objectifs réalistes et des rapports de force pour des résultats concrets. Imprimer la page
Cahier n° 1 - Qu'est-ce que la mondialisation ?
« Avant, les événements qui se déroulaient dans le monde n’étaient pas liés entre eux. Depuis, ils sont tous dépendants les uns des autres » Polybe, historien grec, IIe siècle avant Jésus-Christ.

À la recherche d’une définition…


Par mondialisation, on désignera les processus d’extension, d’intensification et de densification des flux transfrontaliers, en premier lieu économiques et commerciaux (biens et services, flux financiers, mouvements de capitaux et d’investissements). La mondialisation concerne tout autant l’information et les communications (images, informations, savoirs). Les échanges culturels, politiques sont tout autant concernés, même si l’accès aux moyens de communication modernes reste très inégal. Les mouvements de population participent aussi de ces processus. Cette intensification des échanges de toute sorte a été rendue possible par des bonds technologiques qui ont révolutionné les transports, puis les communications qu’il s’agisse de biens matériels ou de services immatériels. La mondialisation dans sa phase actuelle (fin du XXe siècle-début du XXIe) s’est intensifiée et s’est généralisée à l’ensemble de la planète avec le développement de nouvelles technologies, la libéralisation des échanges et la disparition du bloc communiste.

Cette densification des échanges, la vitesse de circulation, la porosité des frontières et des barrières donnent une dimension nouvelle à l’interdépendance des différentes parties du monde. Il devient de plus en plus difficile à un pays, à un espace géographique, de se couper et de s’isoler du reste du monde. Non seulement parce que les systèmes productifs sont imbriqués les uns avec les autres, mais aussi parce que les marchés mondiaux des ressources, des marchandises, des capitaux répercutent d’un bout à l’autre de la planète les événements et les accidents qu’ils soient climatiques, écologiques, sociaux, politiques, économiques ou financiers, qui affectent la production, le transport et la répartition des biens comme des services.

Ce processus de mondialisation est le résultat, à des degrés variables, de l’action de multiples acteurs.
En premier lieu, les dirigeants politiques, ceux qui ont exercé ou exercent le pouvoir, plus ou moins influencé par des théories économiques et/ou idéologiques ou agissant par mimétisme. Ceux des pays les plus puissants et les plus influents : les dirigeants des grands pays occidentaux, au premier rang desquels les États-Unis, mais aussi ceux des autres pays, grands ou petits, les dirigeants chinois ou brésiliens, pour n’évoquer que ceux-là, qui ont pris les décisions politiques, négocié traités et accords, fait adopter les textes législatifs et réglementaires, mis en œuvre les réformes, choisi des stratégies, sans lesquels la mondialisation, telle que nous la connaissons, n’aurait pas été possible.
En second lieu, les dirigeants des firmes multinationales qui ont œuvré, par leur stratégie d’implantation et de localisation, leurs choix technologiques et productifs, leur politique de commercialisation, à redessiner la carte industrielle et économique du monde. Sur le même plan, il y a tout le monde de la finance, celui de la City et de Wall Street au premier chef, mais aussi les autres centres financiers à travers le monde. Banquiers, gestionnaires de fonds, fonds d’investissement, fonds de pension, fonds spéculatifs, sans oublier les grands argentiers, les ministres des finances, les dirigeants des banques centrales, et l’armée d’experts, de traders, de brokers, d’économistes, d’hommes de loi, des cabinets d’affaires, des avocats, tous ceux qui ont été en première ligne pour asseoir la doctrine de la toute efficience des marchés, promouvoir le consensus de Washington, pousser la cupidité à un niveau inégalé… jusqu’à conduire le monde au bord du précipice.

Mais la mondialisation n’a pas été le fait que des politiciens, des industriels et de financiers. Ce sont toutes les sociétés civiles, dans leurs différentes composantes, qui ont participé au processus de la mondialisation, pour des raisons et à des degrés extrêmement variables de pouvoirs et de capacités d’actions. L’addiction à la consommation croissante dans les pays développés et le désir d’accéder à la consommation dans les pays émergents y ont participé :
  • avec la baisse du prix de certains produits fabriqués ailleurs à bas coût, des marges se sont ouvertes dans le budget des particuliers et des collectivités pour des consommations nouvelles d’autres produits et services, amplifiée par la mondialisation des marques et le concours de nouvelles pratiques et techniques commerciales: clients de Nike, fans d’Apple, amis Facebook… ;
  • avec l’apparition de nouveaux consommateurs : classes moyennes désireuses des conforts du progrès et nouveaux riches avides du luxe français et des voitures allemandes, dans les pays émergents ou des anciens pays de l’Est.
En même temps la conscience de la fragilité de la société humaine et de la nécessité de la solidarité n’est pas absente de la mondialisation : les ONG qui œuvrent pour les droits humains, les ONG humanitaires et environnementales participent aussi de la mondialisation.

La mondialisation intervient au bout d’un processus entamé aux lendemainx de la Seconde Guerre mondiale. Ce processus est marqué par l’accession à l’indépendance des territoires anciennement colonisés ou sous la dépendance des puissances occidentales, la croissance démographique des pays sous-développés sous les effets de la révolution sanitaire, la chute du bloc de l’Est et enfin par le décollage économique des poids lourds démographiques que sont la Chine, l’Inde, le Brésil par une stratégie de croissance par l’exportation et l’insertion dans l’économie mondiale. En une cinquantaine d’années, le monde a considérablement changé et en ce début du XXIe siècle se pose une série d’enjeux majeurs et décisifs pour l’avenir même de la planète.

Quatre enjeux


1. 1950 - 1960, le basculement de la puissance et la nouvelle géographie du monde

Les années 1950-1960 ont vu le décollage de l’économie japonaise devenue en une vingtaine d’années la deuxième puissance économique du monde : croissance extrêmement rapide (de l’ordre de 10 % par an, soit un doublement du PIB tous les 7 ans), un taux d’investissement très élevé, une stratégie de montée en gamme dans la production industrielle conduite par des groupes industriels extrêmement puissants faisant du Japon le premier exportateur mondial, vers les États-Unis et l’Europe. Cette stratégie a été imitée dans les années 1970 par les nouveaux pays industrialisés (NPI), en première ligne la Corée du Sud, devenue elle aussi une base industrielle exportant vers les autres pays industrialisés des biens industriels de plus en plus élaborés. Les trente dernières années voient l’histoire se répéter avec la Chine… Sauf que la Chine n’est pas la Corée (48 millions d’habitants en 2008), ni même le Japon (127 millions d’habitants) mais bien le pays le plus peuplé du monde (1,330 millions au bas mot), entraînant dans son sillage d’autres pays asiatiques, comme le Viêt-Nam, qui entendent eux aussi amorcer leur développement économique sur une stratégie d’exportations industrielles. Derrière la Chine se profilent d’autres pays comme l’Inde (deuxième pays par la population) qui connaissent une croissance économique extrêmement vigoureuse même si elle est inférieure à celle de la Chine, alors que, dans le même temps les pays industrialisés occidentaux voient leur rythme de croissance se ralentir.

La croissance accélérée de ces poids lourds démographiques bouleverse toute l’économie mondiale et les rapports de force géo-économiques comme géopolitiques. Réalisant des excédents commerciaux considérables, engrangeant des réserves de change qui lui donnent une force de frappe financière décisive, la Chine est devenue un acteur incontournable, sur les plans économique, financier, politique, dans les relations internationales et la gouvernance du monde. Les autres pays émergents — comme le Brésil pour ne prendre que cet exemple — n’entendent pas être en reste des rééquilibrages en cours. Cela ne signifie pas pour autant que les pays émergents soient unis : ils ont, chacun, leurs intérêts propres et leurs ambitions, mais ils entendent avoir droit au chapitre, faire entendre leurs voix et défendre leurs intérêts face aux Occidentaux sur un certain nombre de questions majeures (réforme du FMI, direction de la Banque mondiale ou demain de l’OMC, prix des matières premières, mesures environnementales face aux changements climatiques, etc.).

Si les années 1950-1960 ont été celles de la décolonisation, ce qui est en train de se passer est bel et bien la fin du cycle historique de la domination européenne et américaine sur le monde. Et ce, dans tous les domaines, spécialement économique et financier mais aussi politique, idéologique comme culturel (quelle que soit notre propre opinion sur la civilisation européenne et occidentale). Cela ne veut pas dire que nous allons inévitablement connaître un pur renversement de situation : hier les maîtres du monde, aujourd’hui plus rien. Le cours de l’histoire n’est pas tracé d’avance, bien des accidents peuvent se produire, bien des trajectoires peuvent dévier. Mais les Européens ne pèseront plus ce qu’ils ont pu peser dans le passé. Quelle place les Européens peuvent-il et veulent-ils avoir dans ce nouveau monde ? Quelle(s) stratégie(s) entendent-ils mettre en œuvre ? Qu’est-ce que cela implique comme changements à conduire pour garantir le système social et politique européen, aussi imparfait soit-il ? Dans le monde interdépendant et dominé par les rapports de force entre ensembles mondiaux, c’est la question qui conditionne toutes les autres.

2. 1960 - 1975, croissance et crises dans un monde inégal

Jusqu’à la deuxième moitié des années 1970, l’Europe, les États-Unis et Japon connaissent une croissance soutenue ainsi que le bloc soviétique alors que ce que l’on appelle encore « le Tiers Monde » ne croît que faiblement. Par habitant, le contraste est encore plus fort du fait de l’explosion démographique dans les pays sous-développés. À partir des années 1980 et surtout 1990, la situation s’inverse progressivement. La croissance ralentit au Nord et s’accélère au Sud, d’abord en Chine.
Il faut avoir présent à l’esprit le poids démographique et économique de la Chine (1 habitant sur 5 de la planète, un peu moins de 10 % du PIB mondial, mais plus du quart si l’on exclut les économies avancées, c’est-à-dire Europe, Amérique du Nord, Japon, Australie, Nouvelle-Zélande). La croissance chinoise extrait près de 400 millions de personnes de l’extrême pauvreté(moins de 1,25 $ par jour et par personne), la pauvreté recule aussi dans les autres économies émergentes où se constituent des « classes moyennes ».
Mais derrière ces résultats qui peuvent paraître flatteurs, la réalité est plus sombre : la pauvreté et la misère ne reculent guère dans les pays les moins avancés ; les inégalités se creusent considérablement à l’intérieur des pays. C’est vrai au Sud et en Chine comme en Inde où les inégalités s’accentuent entre les populations (essentiellement les ruraux), marginalisées par rapport à la dynamique de la croissance (ou la main-d’œuvre surexploitée de l’industrialisation) et les quelques dizaines, voire les quelques centaines de millions de personnes qui accèdent à « la modernité » de l’enrichissement et à la consommation de masse, voire de luxe.

Ce qui est nouveau aussi, c’est que l’accentuation des inégalités concerne les pays avancés, tout particulièrement depuis l’éclatement de la crise financière. On observe un appauvrissement important des victimes de la crise, des personnes en grave précarité, à commencer par les chômeurs et les jeunes, surtout quand ils sont peu qualifiés. À l’autre extrémité de la distribution, les 1 % des ménages les plus aisés ont vu leurs revenus s’accroître, de telle sorte qu’ils ont accaparé une part croissante des revenus, alors que par ailleurs ils ont été les bénéficiaires des politiques d’allégement d’impôts généralisés dans pratiquement tous les pays avancés. Au-delà des vedettes du sport et du show-biz, ce sont les patrons et les acteurs de l’industrie financière (traders, gestionnaires) qui se sont taillé la part du lion, empochant les bonus, les primes et tout l’arsenal des stock-options alors même que la finance dérégulée faisait plonger le monde occidental dans une crise sans pareille depuis 1929. Crise à rebondissements dont on n’est pas encore sorti : après le krach des subprimes et la récession qui s’en est suivie, la crise des dettes souveraines met l’Europe en grandes difficultés, financières et économiques. L’Europe est dans la tourmente doublée d’une profonde crise institutionnelle, sans perspective ni gouvernance, au risque, à la moindre menace financière, d’un éclatement de la zone euro aux conséquences certainement dramatiques.

L’Europe est aujourd’hui malade de la mondialisation. Il lui faut impérativement sortir de l’ornière dans laquelle elle est enlisée. Il lui faut retrouver un sens à l’Union européenne qui ne peut être que la place que l’Europe entend occuper dans le nouveau monde et le rôle qu’elle compte tenir dans la gouvernance de la mondialisation. Il lui faut sortir de la crise des dettes souveraines et retrouver une dynamique de croissance qui ne peut consister que dans la réponse aux défis considérables que soulèvent les formes actuelles de la mondialisation.

3. La planète en surchauffe

Dès les années 1970, les mises en cause du modèle de croissance économique, productiviste, entraînant un gaspillage de ressources naturelles, n’ont pas manqué. Mais la donne s’est considérablement aggravée avec la mondialisation.
En 1987, est proposée une définition du développement durable par le rapport Brundtland1 et en 1990, le premier rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) alerte la communauté internationale sur les risques du réchauffement climatique dus à la concentration dans l’atmosphère de gaz à effet de serre.
En vingt ans, les sommets, les forums, les négociations et les engagements n’ont pas manqué et on peut dresser un bilan qui ressemble plus à un verre à moitié vide qu’à moitié plein.
Outre le réchauffement climatique, est en jeu l’épuisement des ressources naturelles (énergies fossiles, ressources minières et agricoles, terre, ressources de la mer, l’eau ; mais aussi biodiversité, disparition des espèces, etc.) La croissance industrielle, l’urbanisation et la consommation de masse, étendues à des pays et à des populations qui n’y avaient pas accès jusqu’alors, font toucher du doigt les limites non seulement d’un modèle de croissance et de développement mais aussi d’un mode de vie et d’un type de civilisation dont on voit bien qu’il n’est pas extensible à la planète.

Au regard des rendez-vous majeurs pour l’avenir même de l’humanité que constitue la question écologique dans ses différentes dimensions, force est de constater que, pour l’instant, les progrès accomplis apparaissent modestes et insuffisants, les engagements timides et pas à la hauteur des risques.
De nombreuses raisons expliquent les blocages et les freins. Lobbyings puissants des grandes entreprises et des groupes multinationaux (au premier rang desquels les groupes énergétiques, pétroliers et miniers), les industries grosses consommatrices de matières premières, auprès des gouvernants, des grandes institutions internationales pour retarder ou vider de leur contenu les dispositifs législatifs et réglementaires qui s’imposeraient.
Mais les États ont aussi leur part de responsabilité. Difficile pour les gouvernements en place de dépasser des visions à court terme qui aillent au-delà de leurs échéances électorales (là où il existe un minimum de confrontation démocratique et des élections libres) ; difficile aussi de résister à la corruption qui affecte tant de pays ou à la collusion entre les élites au pouvoir et les dirigeants économiques. Force aussi de reconnaître que la préservation de la planète apparaît à bien des peuples comme une cause lointaine des préoccupations immédiates, souvent au jour le jour pour survivre.
À ce titre, l’écologie peut apparaître comme une cause de riches. C’est bien souvent le discours aussi tenu dans les enceintes internationales par les représentants des pays émergents et en développement face à ce qui ressemble fort à un cynisme des pays riches.
Les questions environnementales (comme bien d’autres questions, comme celles par exemple de la régulation économique) mettent en évidence la crise profonde de la gouvernance mondiale pourtant décisive pour les biens communs de l’humanité.

La fin des impérialismes et des hyper puissances, le monde multipolaire dans lequel nous sommes entrés posent de façon aigüe la question institutionnelle et politique des modalités pour construire les compromis équilibrés dont le monde a besoin.

4. Les marchés contre le politique ?

La mondialisation a été impulsée par le politique : choix des gouvernements, avec en tête les Anglo-Saxons, de libéraliser, de déréglementer et d’ouvrir leurs économies. Au Sud, ce sont aussi les dirigeants politiques qui ont fait les choix d’introduire leur pays dans l’économie mondiale par une stratégie d’ouverture contrôlée et une croissance tirée par les exportations.
L’implosion du monde communiste, les ralliements enthousiastes des nouveaux convertis au capitalisme et au libéralisme n’ont fait que renforcer la croyance dans la supériorité du capitalisme anglo-saxon que les crises intervenues depuis le début des années 1980 n’ont pas ébranlée.
Il aura fallu attendre la crise financière amorcée en 2007 et la grande récession qui s’en est suivie pour remettre en cause le credo néolibéral. Sans les interventions des États pour sauver la finance et pour relancer la machine économique, le système financier des pays capitalistes s’effondrait et l’économie s’enfonçait dans une dépression qui s’annonçait aussi sévère que celle de 1929. L’État a été la réponse (insuffisante) aux dérèglements d’un capitalisme laissé à lui-même et n’ayant comme seule règle que le profit maximum et l’enrichissement personnel de ses dirigeants.
Partout, même aux États-Unis, de façon certes controversée, les idées selon lesquelles le capitalisme a besoin d’être régulé se fraient un chemin. Qu’il s’agisse du contrôle des activités de la sphère financière, de la gouvernance des entreprises ou encore de l’explosion des inégalités qui menace la cohésion des sociétés. Le paradoxe est, qu’au même moment, les États semblent empêchés d’agir par la toute puissance des marchés financiers et par la capacité des grandes entreprises à mettre les nations en concurrence Les politiques semblent impuissants. Ce sentiment nourrit la montée des populismes qui proposent la fermeture des frontières et un repli national nourri de xénophobie et lourd de menaces pour les libertés.

Or, rien ne permet de penser que la politique est réduite à l’impuissance et que le capitalisme ne puisse pas être réformé et régulé. Mais il y faut une volonté claire, un langage de vérité qui ne masque les difficultés et qui repose sur quelques principes simples : responsabilité individuelle et collective des acteurs, construction de la confiance d’abord entre l’État et la société civile par l’élaboration commune des diagnostics, des réformes à entreprendre, de l’engagement des pouvoirs publics, confiance aussi entre les différents groupes sociaux par une démarche contractuelle permettant l’élaboration de compromis et de relever les défis majeurs qui sont ceux de notre société en ce début de millénaire.

Si la volonté du politique est claire et partagée, si la société civile est mobilisée, alors, bien des réformes qui semblent aujourd’hui impossibles peuvent devenir réalistes : entreprendre la mutation écologique, imposer la réciprocité sociale et environnementale dans les échanges mondiaux, réformer l’entreprise et le travail, introduire plus de justice et réduire les inégalités, proposer un avenir plus solidaire, remettre la sphère financière au service du développement de l’économie réelle.

Les marchés n’ont que le pouvoir qu’on leur laisse par le conformisme et l’imprévoyance, la gabegie et la corruption, la mal-gouvernance. Si la mise en œuvre ne sera pas aisée, rien n’empêche de faire prévaloir le futur sur la myopie du court terme et la valorisation des biens communs comme condition du bien-être de chacun.

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Classifications
« Il n’y a de richesse, ni force que d’hommes » Jean Bodin, philosophe et théoricien politique français (1529-1596)

Une accélération démographique


Pendant des millénaires, la population mondiale est restée limitée à quelques centaines de millions de personnes. Le nombre d’habitants sur terre fluctuait selon un cycle : à des phases d’expansion permises par une production agricole rendue plus abondante grâce à de meilleures conditions climatiques, l’absence de guerre et d’épidémies, succédaient des phases de recul démographique. Ce n’est qu’au début du XIXe siècle que le milliard de terriens est atteint. À partir de la deuxième moitié du XXe siècle, la croissance démographique s’accélère jusqu’à atteindre les 7 milliards d’habitants en 2011. Ainsi, en une soixantaine d’années (1950-2011), la population mondiale a presque triplé. On prévoit que les 9 milliards seront atteints d’ici trente ans.

Une expansion inégale


Cette croissance démographique, inégale selon les continents, a considérablement modifié la répartition de la population mondiale. Aujourd’hui, plus d’un habitant sur deux (60 % plus précisément) de la planète vit en Asie ; un sur six en Afrique. Moins spectaculaire, la part de la population d’Amérique latine dans la population mondiale est de 8 %.
Quant à l’Europe à 27, qui compte 500 millions d’Européens, son poids relatif a été pratiquement divisé par deux en cinquante ans (de 13,3 % en 1960 à 7,3 % en 2010), et va continuer à décroître (de l’ordre de 5 % vers 2040)1, ne serait ce parce qu’au total la population de l’Union va stagner.
Cette explosion démographique de l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine – ce que le démographe Alfred Sauvy dans les années 1950 avait baptisé le « Tiers Monde » – s’est accompagnée de deux transformations sociodémographiques majeures :
  • la jeunesse de leur population. En Afrique, la part des moins de 20 ans dépasse les 50 % ; en Amérique latine et en Asie, ce pourcentage se situe aux alentours des 38 %, alors qu’en Europe, il n’est que de 22 %. Cette importance des jeunes a des nombreuses conséquences : poursuite de la croissance démographique en dépit d’une baisse de la fécondité ; part importante des dépenses publiques consacrées à l’éducation et à la santé ; chômage endémique car l’arrivée de ces jeunes sur le marché du travail ne peut être absorbée… Les conditions qui sont faites à la jeunesse, le chômage de masse, l’absence de perspectives et d’un avenir un tant soit peu meilleur représentent, dans de nombreux pays de l’ancien Tiers Monde, un potentiel de crises sociopolitiques majeures au niveau régional, aux répercussions mondiales. Ce que l’on a appelé « le Printemps arabe » donne une idée des crises et des bouleversements qui peuvent advenir. Cependant, le ralentissement démographique (comme en Chine par exemple) va entraîner un vieillissement accéléré de la population.
  • Une urbanisation accélérée à travers le monde et la constitution de villes tentaculaires, multimillionnaires où se pressent dans des bidonvilles gigantesques. En 1950, seule la ville de New York dépassait 10 millions d’habitants. En 2000, dix-neuf agglomérations comptaient plus de 20 millions de citadins. Rattrapant rapidement l’Amérique du Nord et l’Europe, la part des urbains atteint plus de 40 % en Afrique et en Asie. « Les bidonvilles (favelas, townships, slums…) regroupent un tiers de la population urbaine mondiale… Les habitations précaires occupent les zones dégradées, polluées, dangereuses, non raccordées à l’eau potable (seulement 20 % des foyers en Afrique) ni aux égouts… Une population très jeune d’ex-ruraux chassés par la misère ou les conflits est confrontée à la violence, condamnée aux emplois de service mal rémunérés, à l’économie informelle (54 % en Afrique, 65% dans les pays arabes, 39 % en Amérique latine), à la marginalité et à l’enrôlement dans des groupes messianiques et fondamentalistes ou de trafiquants »2.

Richesse des nations, pauvreté des peuples ?


Le « Tiers Monde » n’a jamais été un ensemble homogène, ni démographiquement, ni sur les plans économique, culturel et politique. Mais le sous-développement économique, la croissance démographique, la pauvreté et, pour la plupart des pays, l’accession à l’indépendance et à la décolonisation donnaient un semblant d’unité face aux deux blocs – Ouest et Est – qui s’affrontaient dans la guerre froide. À cette époque, la vision dominante qu’avaient les pays du Nord du « Tiers Monde », c’étaient les calamités naturelles, la faim, l’extrême pauvreté et la violence récurrente. Ces images, sans avoir totalement disparues, semblent aujourd’hui plus particulièrement réservées au continent africain. Avec le décollage économique des « grands émergents », l’image – et l’unité – largement factices de cet « ancien Tiers Monde » a volé en éclats et la compassion a laissé la place à l’inquiétude. Inquiétude devant la montée en puissance des émergents ressentis comme une menace économique ; inquiétude aussi de l’invasion démographique extra-européenne ; inquiétudes qui nourrissent la montée des courants populistes dans toute l’Europe.

Avec les formes qu’a prises la mondialisation depuis trente ans, les trajectoires des pays de l’ex « Tiers Monde » se sont mises à diverger et les questions du développement et de la pauvreté se sont posées en de nouveaux termes.
D’une part, les PMA (« pays les moins avancés »), pour l’essentiel les pays africains, dont la très grande part de la population vit dans l’extrême pauvreté et dont les progrès sont très lents. D’autre part, le Brésil, l’Inde et surtout la Chine, qui connaissent, pour l’instant encore de façon durable, des taux de croissance soutenus de leur PIB. Ces fortes croissances sont en train de modifier substantiellement les niveaux de vie de centaines de millions de personnes, leurs conditions matérielles et les catégories socioprofessionnelles. Ces nouvelles réalités ont servi de justificatifs aux tenants de « la mondialisation heureuse » qui peuvent faire valoir que la pauvreté a diminué à l’échelle de la planète avec l’expansion capitaliste et l’extension du marché aux pays qui s’étaient mis à l’écart de leurs « bienfaits ».
La dynamique capitaliste à l’œuvre en Asie a transformé des dizaines de millions de paysans en ouvriers à la chaîne, sous-payés, parqués, surexploités, mais ayant au total une productivité plus élevée et un revenu lui aussi en hausse. Parallèlement à cette classe ouvrière, se développe une « classe moyenne » urbaine, avide de consommer et d’accéder à tout ce qui symbolise l’enrichissement. La Chine et l’Inde connaissent un processus similaire mais sous des formes différentes. Ainsi, des centaines de millions d’habitants des deux pays les plus peuplés de la planète – soit plus d’un tiers de la population mondiale – connaissent un processus de croissance et d’enrichissement.

De nouvelles inégalités


Les inégalités se sont-elles réduites dans ces pays ? Au contraire, elles se sont aggravées. D’une part, des centaines de millions de femmes et d’hommes continuent à vivre dans des conditions d’extrême pauvreté, aggravées même par la disparition de sécurités et solidarités que pouvaient offrir les mondes ruraux traditionnels. Des dizaines de millions de paysans sont déracinés, nouveaux prolétaires, encasernés, surexploités, tandis que la nomenklatura du régime conduit « l’accumulation primitive du capitalisme », s’enrichit et affiche une consommation de luxe ostentatoire3. Entre les deux, une « classe moyenne » de quelques centaines millions de personnes, occupant les emplois qualifiés et d’encadrement liés à l’émergence de cette nouvelle économie industrielle et tertiaire, aspire à vivre, a soif d’accéder à tous les biens et les services de consommation. Si le cas de la Chine est spectaculaire, il n’est pas le seul. Il se retrouve dans tous les pays qui ont connu une croissance économique plus ou moins rapide comme l’Inde et d’autres pays asiatiques. Le revenu moyen par habitant a fortement augmenté, des millions de personnes sont sorties de la pauvreté, une minorité (quantitativement non négligeable) s’est considérablement enrichie, tandis que des masses nombreuses restaient dans l’extrême pauvreté. Le décollage et la croissance économiques ont été fortement inégalitaires.

Pendant ce temps, que se passait-il dans les pays dits industrialisés du Nord (en simplifiant ceux appartenant à l’OCDE) ? Des lendemains de la Seconde Guerre mondiale aux années 1970, les inégalités se sont réduites dans tous les pays de l’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord. Il s’agit des « Trente Glorieuses » : une croissance économique relativement forte4, la mise en place de systèmes de protection sociale, une fiscalité progressive ont contribué à réduire la pauvreté ainsi que les inégalités entre les plus riches et les plus pauvres5. À partir des années 1980, la situation s’inverse : une remise en cause de l’État-Providence et des politiques keynésiennes, accompagnée de politiques fiscales régressives, ainsi que de la déréglementation et la dérégulation financières, enfin avec la mondialisation. Avec de différences importantes entre les pays, partout les inégalités se creusent. Avec la crise de la fin des années 2000, qui est loin d’être terminée, dans certains pays la pauvreté6 va toucher un nombre croissant de personnes alors que les riches (et les très riches) voient leurs revenus s’envoler. Les inégalités retrouvent des niveaux inconnus depuis la crise de 1929.

Que disent les indicateurs disponibles ?7

L’inégalité entre les nations


Selon la Banque mondiale, 1,4 milliard de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, soit avec 1,25 $ par jour et par tête8 en 2005, soit à peu près 20 % de la population mondiale. Mais si l’on retient le chiffre moins extrême de 2 $ par jour et par tête, c’est 3 milliards de personnes qui vivent sous ce seuil, soit plus de 4 individus sur dix ! Le nombre de pauvres a diminué de 500 millions de personnes depuis 1990. Ce résultat, est spectaculaire, est essentiellement dû à la croissance asiatique. Si l’on sort la Chine des statistiques, le nombre de pauvres n’a pratiquement pas diminué ! Cela tient en partie à l’accroissement de la pauvreté dans de nombreux pays africains à forte croissance démographique et dont l’économie stagne, voire régresse. Il est notable que le recul de la pauvreté n’est pas dû à l’aide au développement mais à la croissance économique.
Autre fait remarquable : alors que depuis le démarrage de la révolution industrielle en Europe au début du XIXe siècle, les écarts entre les nations n’avaient cessé de se creuser (à tel point que l’écart entre les 10 % des plus riches et les 10 % des plus pauvres atteignait 1 à 60 en 1989), en un peu moins de 3 ans, cet écart s’est réduit pour n’être plus « que » de 1 à 55. Autrement dit, l’inégalité mondiale a commencé à se réduire significativement (et va continuer à diminuer, sans que pour autant la pauvreté et la misère de centaine de millions d’hommes et de femmes dans le monde soient éradiquées, loin de là). Mais dans le même temps, l’inégalité au sein des nations, elle s’est accrue.

L’inégalité au sein des nations


Une des mesures les plus courantes des inégalités est l’écart entre le niveau de vie des 10 % les plus riches et celui des 10 % les plus pauvres. La croissance dans les pays émergents a accru les inégalités internes par l’accroissement des revenus des plus riches. L’écart de revenus entre le premier décile et le dernier est de 40 au Brésil, un des pays les plus inégalitaires. Selon la revue américaine Forbes, entre 2000 et 2012, le nombre de milliardaires (en dollar US) dans le monde a plus que doublé (de 500 à 1 250). Cette hausse importante s’explique essentiellement par l’augmentation des milliardaires dans les pays émergents. Dans les pays développés, le degré d’inégalités varie selon les pays. L’écart interdécile atteint 15 aux États-Unis, le pays développé le plus inégalitaire, 10 dans les pays d’Europe du Sud, un peu supérieur à 7 en Allemagne et au Royaume-Uni, 6 en France, 5 dans les pays scandinaves. Cet indicateur, facilement disponible, met peu en évidence le creusement des inégalités depuis les années 1980. En effet, ce sont les revenus (et les patrimoines) des très riches (les 1 %, voire les 0,1 %) qui se sont envolés (dans des proportions variables) dans tous les pays développés, y compris les pays les plus égalitaires comme les pays scandinaves. En France par exemple, de 1998 à 2008, le niveau de vie a augmenté de 16 % pour l’ensemble de la population et de 22 % pour le décile supérieur mais de 40 % pour les 1 % ayant les revenus les plus élevés. Aux États-Unis, à partir des années 1980, les 10 % des plus riches ont progressivement retrouvé la part (45 %) dans le revenu total des ménages qui était celle d’avant la grande crise de 1929, avant que soit mise en œuvre la politique du New Deal et du Wellfare State qui avait ramené cette part en dessous des 35 %. Avec la crise qui démarre en 2008, alors que les revenus stagnent et que la pauvreté progresse dans les pays développés, les très riches continuent à s’enrichir et à accaparer une part croissante du revenu national : en France, la part du revenu national détenu par les 1 % les plus riches passe de 7,5 % à 9 % entre 1980 et 2006.

Quelles sont les causes de la croissance des inégalités nationales ?


La libéralisation et la dérégulation des marchés ainsi que la croissance des échanges mondiaux, notamment en provenance des pays émergents, ont provoqué des baisses des prix de nombreux biens de consommation. Ces nouveaux fonctionnements des échanges de produits ont aussi accru la concurrence entre les différents marchés du travail, elle-même renforcée par la déréglementation dans nombre de pays. Ces mutations économiques ont d’abord touché les travailleurs les plus exposés à la concurrence internationale, le plus souvent les moins qualifiés. La crise économique, avec la montée d’un chômage de masse, a encore affaibli les rapports de force sur le marché du travail.
La dérégulation financière a permis un développement des activités financières dans les pays développés. Le développement du secteur financier a contribué à une hausse du rendement du capital qui a accentué les inégalités du fait de la concentration des patrimoines (de l’ordre de deux fois plus forte que celle des revenus) Il a également permis la perception de très hauts revenus pour certains opérateurs, cadres et dirigeants des établissements financiers. Ce secteur est surreprésenté parmi les très hauts revenus. La financiarisation croissante des économies s’est répercutée dans la rémunération des dirigeants d’entreprises, des écarts de salaires de 3 à 5, selon les pays, entre la rémunération des PDG et le salaire moyen dans les entreprises. Cette explosion de la rémunération des patrons, comme de celle des vedettes de la finance, ne peut pas être mise en relation ni avec une amélioration des performances économiques ni avec l’accroissement de la taille des entreprises. Il est donc possible d’évoquer dans ces cas des situations de rentes et de captation de la richesse créée. La rationalité économique ne peut expliquer cette explosion des plus hauts des patrons et de la diffusion dans les catégories supérieures des cercles dirigeants et des exécutifs des entreprises.

Des réformes fiscales favorables aux hauts revenus et au capital


Aux transformations économiques et sociologiques qui expliquent l’accroissement des inégalités, il faut ajouter les changements dans les politiques publiques et fiscales conduites dans les pays développés. Sauf au Royaume-Uni où l’État-providence a été amputé par la politique du gouvernement Thatcher et, dans une moindre mesure, en Suède où la protection sociale a été réformée dans les années 1990 aucun repli dans la redistribution en faveur des bas revenus n’est constaté. Le poids des dépenses sociales a augmenté dans la majorité des pays de l’OCDE. Mais les inégalités ont augmenté du fait des réformes fiscales qui ont allégé la fiscalité sur les plus hauts revenus et sur le capital. Aux États-Unis, le taux marginal supérieur est passé de 70 % à 40 % sous l’administration Reagan ; au Royaume-Uni, il a été ramené de 83 % à 60 % la première année du gouvernement Thatcher. D’autres pays ont suivi le même mouvement : la France, l’Allemagne, la Suède. Un mouvement similaire est intervenu sur la fiscalité du capital et de l’épargne dont l’imposition a été réduite, avec des taux d’imposition forfaitaires non progressifs. Conséquence : en France, par exemple, dans la zone des très hauts revenus (1 % le plus riche), le taux d’imposition devient décroissant du fait de la part croissante des revenus du capital.

Quid de l’évolution future des inégalités ?


Avec le décollage économique des pays émergents et en particulier des mastodontes que sont la Chine, l’Inde ou le Brésil, l’inégalité mondiale va se réduire dans les décennies qui viennent. Ces pays peuvent connaître encore des croissances rapides parce qu’ils sont en phase de rattrapage par rapport aux pays développés. Quant aux pays développés, même s’ils sortaient de la crise actuelle, leur perspective de croissance sera modeste car ils sont sur la frontière technologique et qu’il faudrait qu’ils consacrent une part plus importante de leur PIB à l’investissement.
Reste la question des pays les plus pauvres, essentiellement les pays d’Afrique sub-saharienne qui vont continuer à enregistrer une croissance démographique forte, ce qui pèse sur le développement et l’amélioration des niveaux de vie. L’avenir de l’Afrique fait débat et certains font preuve d’un relatif optimisme, car on observe quelques réussites, des amorces de croissance, des initiatives prometteuses. Mais cela ne risque-t-il pas de se traduire par des enclaves de développement au sein de pays restant en marge du développement ?
Cela pose la question des inégalités internes aux nations. Le décollage économique est fortement inégalitaire et si l’on peut supposer que les plus pauvres bénéficieront de quelques améliorations liées à la croissance, il y a tout lieu de penser qu’une minorité s’enrichira, soit par la capacité à émerger comme entrepreneurs, soit par la capacité à s’approprier les ressources de la richesse. Mais jusqu’à quel point les inégalités peuvent-elles s’aggraver ? Quelles peuvent être les foyers de révolte pour les populations expropriées et dépouillées, soumises en outre à des conditions de surexploitation comme en Chine ou dans le sous-continent indien ?
Une grande inconnue pèse sur tous les scénarios à venir : les conséquences du réchauffement climatique et des dommages sur l’environnement. On sait que ce sont les plus pauvres qui seront en première ligne pour supporter les catastrophes écologiques possibles ou probables.
Reste enfin la question des inégalités dans les pays développés. On a vu que celles-ci se sont creusées depuis ce qu’on peut considérer comme la contre-révolution libérale amorcée dans les années 1980. De toutes les études sur les inégalités, il ressort qu’il n’y a ni rationalité ni nécessité économique à cet accroissement des inégalités. Il ne s’agit pas ici de dire ce qu’il conviendrait de faire, mais la question est posée au mouvement syndical de sa capacité à inverser les rapports de force, à proposer des pistes d’actions et de changements crédibles, à démonter sa capacité d’innovation pour affronter les défis de ce nouveau siècle.
Cf son dernier livre Nouveaux Mondes, coédition CNRS et Le Monde.
"Le développement durable est un mode de développement qui répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs".
Ce chiffre correspondant à la moyenne du seuil officiel de pauvreté utilisé dans les pays les plus pauvres.
On se sert ici de l'indicateur monétaire en dollar constants et à parité de pouvoir d'achat qui corrige les différences dans la structure des prix et des fluctuations des taux de change. Cet indicateur est très insuffisant et fait l'objet de nombreuses critiques. Il doit être complété par d'autres indicateurs comme l'IDH, l'indice de développement humain élaboré par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). LIDH intègre le Revenu National Brut par Habitant, l'espérance de vie à la naissance et le niveau d'instruction. L'IDHI, l'indice de développement humain ajusté aux inégalités ajuste l'IDH aux inégalités entre les individus.
La pauvreté dans les pays développés n'a pas la même définition que dans les pays du "Tiers Monde". Elle se définit de façon relative alors que dans le "Tiers Monde", elle se définit par un seuil (1,25 $ par jour par personne). On va y revenir.
Certains soutiennent que la peur du communisme a contribué à une politique progressiste de la part des classes dirigeantes.
La croissance a été de l'ordre de 4 à 5 % par an, à comparer aux 8 à 10 % de la Chine, le double ! Avec un taux de 5 % par an, le PIB double en 14 ans, avec 10 %, en 7 ans.
Jamais les chapitres que Karl Marx consacre à l'accumulation primitive du capital dans la dernière section du Livre I du Capital, n'apparaissent aussi actuels.
Atlas de la mondialisation édition 2008 Sciences-Po.
Cf le site de l'INED, l'Institut national des études démographiques http://www.ined.fr/fr/tout_savoir_population/atlas_population/

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